Je suis ton fils.


Une grande étendue d'eau. Une surface, de temps en temps secouée par une brise venue de je ne sais où, née d'un souvenir, d'une sensation, d'un bien être devenu trop rare pour ne pas être dégusté à sa juste valeur... Puis plus rien...
Une lumière, un éclair, le ronflement d'un orage qui amènerait sur ton visage les gouttes d'eau que tu ressentais enfant dans la cour de ton école... Mais si, rappelle-toi, force ton esprit à se souvenir, recrée toi ce paysage ne serait ce que pour un instant, déploie de nouveau tes ailes et rejoins moi. Tu n'es plus ce Robinson coincé sur une île dont on aurait détruit tous les ponts...
Tu es enfant...
Souviens-toi...
Rentre dans ta mémoire profonde...
Prend ma main...

Il est cinq heures du matin. L'atmosphère lourde est froide, il fait noir. Plus de feu dans la cheminée, juste un sarment attend pour tout à l'heure. Juste un rythme, celui du tic-tac du réveil Jazz fractionnant le temps qui passe. Oui, c'est ça, je vois tes beaux yeux verts s'illuminer, tes pupilles se dilatent, ta mémoire revient à toi éclatant dans ta tête pour mieux caresser ce qui reste de ton enfance. Supernova cérébrale rayonnant dans ta tête. Dans cette pièce commune de la maison, trois lits séparent un monde familial, une tanière de clan, une collectivité soudée par les liens du sang. Trois enfants, deux adultes, emportés pour encore quelques minutes dans le monde des rêves où n'ose pointer la rudesse de la journée à venir.
Tu dors à point fermé. Du haut de tes neuf ans tu es le cadet de la fratrie. Ton petit frère ronronne contre toi, les deux l'un dans l'autre vous vous tenez chaud sous le gros édredon en plumes. Vous êtes loin... Entre surveillance des vaches, travail au champ, cours à l'école du village et guerres indiennes autour du Layon, vous rêvez de l'été dernier où il faisait si bon.
Dans un bruit de casseroles qui s'entrechoquent le vieux réveil se met à sonner. Vrombissements métalliques secouant la table de nuit des parents, répercutant ses vibrations jusque dans les sommiers de chaque lit. Le bruit s'étouffe dans le creux d'une la main puis c'est le silence. Froissement de draps, choc sur le sol, glissements sur le plancher, une ombre passe devant le pied de ton lit. Tu es réveillé mais tu refuses l'annonce glacée du lever...
Marie Jeanne comme tous les jours prend deux pages du journal, les froisse créant un nid aux sarments matinaux. Une allumette, le crachement, l'odeur du soufre, une flammèche prometteuse de tant de choses... Le papier s'enflamme, crépitements gracieux, la pièce s'éclaire et instantanément la chaleur arrive. Déjà Camille est là, prêt, habillé, il attrape sa veste de travail, tu le regardes et admire ton père. Cet homme dont tu n'imagines pas encore combien il marquera le fils que tu auras dans quelques années... Alors ouvrant la porte d'entrée tu vois partir son ombre accompagnée de la lampe tempête traçant son chemin vers l'étable.
Entre les plis de l'édredon ça bouge... Ça piaille, ça gazouille... Toi et ton frère vous vous regardez, sourires aux becs relevant doucement la couverture posée sur l'édredon pour voir que la marmaille est bien là... Poussins nouveaux nés, les premiers de l'année arrivés un peu tôt, condamnés si l'intégration au clan humain ne se fait pas. Alors pour encore quelques jours vous vous ferez couveurs de bébés. Quelques minutes encore, un peu de chaleur puis c'est le pied dehors qui atteint le sol et se replie sur lui-même pour offrir le moins de surface possible à la froideur du plancher.... Alors tu reviens dans ton monde, alors tu repars dans le noir, un instant de grâce, un souvenir de plaisir que tu m'as mille fois raconté. Et tant d'autres, et tant d'autres... Dont tu ne te souviens plus. Tant d'instants passés qui ont fait de toi un homme, cet homme, ce modèle de bonté et de douceur, cet humain ayant fondé sa vie sur la transmission d'un savoir scientifique qui n'existe plus... Si seulement je pouvais, si seulement j'avais les moyens de faire renaître tout cela en toi, de te rendre au centuple ce que tu m'as donné. Mais malheureusement je te vois t'éloigner, je perds ce contact visuel, cette accroche cérébrale qui faisait que nous étions ensemble. Tu es mon père, tu es mon frère et sera mon enfant, un cercle spiralé écrasant l'individu sur lui-même pour laisser une l'enveloppe corporelle n'ayant pour seule mémoire que celle de sa peau. Alors je regarde tes cicatrices, je repense à tes plaies et te revois alité, jeune enfant, jambe cassée par une de tes vaches, sauvé par ta chienne. Je te redessine dans mon esprit me relevant lorsque j'étais au sol, m'encourageant sous la grêle de mars, me couvant sous cet orage pyrénéen, m'enseignant, me transmettant. Tu es chaleur, tu es empathie, tu es brillance, tu es puissance et rayonnance, tu es mon père. Tu es mon père. Tu es mon père. Je suis ton fils, ne l'oublie jamais. Et quand bien même cela s'éloignerait de toi, je serai là, sur l'autre rive, à te susurrer à l'oreille des souvenirs de toi, ceux-là même que nous partageons parce que j'étais là ou parce que je rêvais d'être avec toi, dans ce lit, dans ces draps. Je suis ton fils, je suis ton fils, je suis ton fils et dans mon sang coule un peu de toi, un peu de ta femme, un peu de ma sœur, un peu de Camille et de Marie Jeanne, nous sommes tous là, avec toi, bien au creux, bien au fond de toi et couvant tes pas nous t'accompagnons et tissons des lois pour qu'à jamais tu saches combien est belle la vie que tu me donnas.
Bon anniversaire papa je t'aime.

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