Main dans la main...
Je suis là, assis, pensif, sur le bord du
ruisseau.
Je regarde, tout simplement,
je regarde…
Ma main droite puis ma main
gauche. Leur douceur, leur rudesse, les accrocs et les cicatrices, la longueur
des phalanges, la platitude des ongles. Je vois le grain de leur peau, je
perçois les torrents de sang qui circulent dessous. Je vois les pulsations, la
rougeur, les tendons qui bougent et glissent dans leurs gaines.
Main droite amie, main gauche
liée à elle…
Pas une préférée, pas une
plus forte que l’autre. Peut-être oui, si quand même, la droite favorite un peu
de l’hémisphère gauche, pour les arts et l’écriture, pour la finesse de la
précision de son touché et la hardiesse de ses caresses sur le ventre de ma
femme.
Mais la gauche me rappelle à
elle.
Point de création sans un
support, point de génie sans l’autre comme si la béquille de l’une pouvait être
sa sœur ambidextre. Elles se regardent, se voient et à elles deux soutiennent
ma tête lorsque tout va mal. Jamais la gauche n’en a voulu à la droite lorsque
malgré elle le marteau dérapa et écrasa l’ongle du pouce… Jamais la gauche ne
pensa se venger de sa sœur parce que maladresse du jour le sang avait coulé.
Elles sont liées, elles sont deux, elles sont unes, unies dans la volonté de
faire et d’aider l’esprit à réaliser ce qu’il a pu un instant imaginer pour son
corps. Solidarité absolue de ceux qui veulent aller ensemble vers demain sans
regarder ce que l’autre a eu de mieux à un moment.
Seconde d’éternité, elles se
regardent se joignent et danse dans les mains des autres.
Elles ont touché elles ont
senti la pierre, le sable, la neige, le chaud, le froid. Elles ont caressé,
frappé, attrapé et clament haut et fort ce que l’histoire de l’homme qui les
possède a écrit dans sa vie.
Puis un sillon se creuse au détour
du poing, s’enfonce dans la paume pour indiquer un chemin, une contre allée de
la vie que certains aperçoivent déjà… Autoroute de demain, histoire d’hier,
elles se disent tout. Comme si de cette évolution naturelle, de cette
préemption de la pince magique, le singe était devenu roi. Comme si le pousse
prenant de la distance, le poing serré, avait pu amener l’homme à prendre toute
la verticalité dont il avait besoin.
Et je pense, et je pense et
je pense, aux mains de mon père, à celles de ma mère, à celles de ma sœur, à
celles de ma femme, à celles de ma fille… Je les imprime en moi, je les veux
miennes. Elles me marquent et m’appellent de leurs poings pour que leurs cornes
et leurs digitales douceurs calment cette peur qui est en moi.
L’odeur de sa propre main…
Surtout de la gauche cette fois-ci, favorite du roi.
Odeur de calme, odeur de
peau, odeur de vie et d’apaisement, odeur de moi et d’existence. Comme un
rappel au défi de vivre, comme la larme qui vient lorsque l’on prend conscience
de ne pas être comme on avait cru. Geste inlassablement répété et salvateur… Le
poing serré se relâche, monte vers la face et offre au menton puis au nez la
douceur de son parfum. Alors un instant, un moment, une fraction de seconde je
suis de nouveau là, au bord du ruisseau et je suis calme. Odeur de l’enfance,
fragilité de l’insouciance d’exister, instant de grâce où le monde tourne
autour de soi…
Puis je reviens à moi, la
lumière se fait, je suis de retour dans mon monde. Il va falloir se lever, il
va falloir marcher, il va falloir vivre et avancer, surmonter ses peurs et ses
craintes. Avoir confiance, en soi en les autres, en leurs mains et en leurs
gestes parce que demain on ne sait pas, parce que demain peut-être tout
s’arrêtera, parce que ces joies et ces peines qu’on ne voit plus, parce que ces
moments où tout se frotte il nous les faut au fond du cœur, au bout des doigts,
le long des paumes. Il faut les voir et ne pas les oublier pour que ce jour où,
affaibli par tout cela, défoncé par cette odeur de noir, on puisse au dernier
instant se raccrocher à l’espoir… De les revivre… Une fois… Une dernière fois.
Je
prends en rêve la main qu’on me tend, j’attrape le doigt et surligne sa ride,
j’avance, j’avance, j’avance, sans savoir ou je vais. Malgré cela j’y vais, heureux,
joyeux et pénitent parce que je sais bien qu’au bout de tout cela il y aura toi
il y aura moi et les autres, un tout, un simple tout qu’un instant j’aurai
perçu au bord de ce ruisseau en regardant mes doigts.



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