1917...
Une pluie
lourde et épaisse martèle son casque devenant ruisseau puis rivière suivant la
courbe du métal arrive au bord de la courte visière et tombe en un martellement
hypnotique sur sa capote de guerre. Il ne sent plus ses pieds, il ne voit plus
les autres, comme s’il était seul au milieu d’un chaos qui un instant se serait
arrêté pour le voir, lui. Le froid le mord, cherche à rentrer par la moindre
faille, le moindre trou, la moindre déchirure. D’abord son cou puis ses mains
qu’il serre pourtant l’une contre l’autre. Une vieille cigarette roulée reste
collée à ses lèvres lui donnant un peu le goût du vivant. Elle lui masque les
odeurs de putréfaction qui en permanence lui sature le nez. L’odeur de l’autre,
de l’ennemi et de celui à qui il parlait il y a encore quelques jours. Vapeurs
mélangées, réunies dans ce délire de mort auquel il participe lui aussi. Les
barbelés l’entourent délimitant son espace de vie disparaissant sous les sacs
de sable pour réapparaitre derrière un tas de terre d’où dépasse la ferraille
de ce qui certainement fut à un moment donné une protection vitale. Mais de vie
il n’y a plus où si, juste quelques points lumineux qui s’allument et
s’éteignent à tour de rôle sur sa droite marquant le rythme des respirations de
ceux qui comme lui savent que tout à l’heure il faudra se lever… Pour tomber.
Il fouille
dans son manteau y trouve son trésor. Il le regarde l’admire se demandant si
réellement tout cela fut vrai, le bonheur simple d’être deux, celui de partir
manger dans cette guinguette en bord de Loire, danser, danser à en avoir la
tête qui tourne, se retrouver dans cette chambre et faire l’amour comme s’il
n’y avait rien d’autre à imaginer. Il est en train d’oublier son odeur, son
parfum il la perd, comme le fantôme d’une vie d’avant celle qu’il ne pourra
jamais retrouver trop marqué qu’il est désormais par les morts, les gaz, la peur
permanente de mourir l’instant d’après, les images des amis de tranchés
démembrés, pliés en deux tenant dans leurs mains leurs intestins. Et puis les
lumières, le bruit incessant des explosions et de la mitraille. Se lever,
monter l’échelle et partir en hurlant face à ces éclairs lumineux à cent mètres
de lui, ceux-là même qui vous clouent instantanément et vous transforment en
épouvantails accrochés aux barbelés.
Pourtant la
douceur de sa peau, elle, est bien là, au fond de lui, rappelant les caresses,
dessinant les corps mélangés. Un instant il est parti de sa tranchée, il a
réussi à s’en évader quittant l’enfer des viscères explosées, celui de la
gangrène et des gueules cassées. Shrapnel mon amour lui disait encore le Grand
Maurice avant de se faire arracher la mâchoire… Il avait vingt ans…
Trois ans
que tout cela dur, enfer sans fond, jeu de guerre pour officiers incompétents
se plaisant à manipuler des pions humains pour tenter de briller au milieu de
cette société civile en arrière ligne qui elle s’est habituée à tout cela.
L’arrière tiendra, l’arrière tiendra… Voilà bien l’important, les zombies quant
à eux… tomberont.
Le petit
groupe avance sur la terrasse chauffée par cette journée d’octobre… Les murs
rayonnent de cette chaleur accumulée, ils sont heureux, ils sont ensemble et
avancent en plaisantant. Au loin les lumières de la ville, au bout de l’horizon
un feu d’artifice éclate et puis il y a ce léger courant d’air juste là pour
caresser les visages. Lumière à la main ils avancent, se glissent dans l’herbe,
descendent le talus, odeurs de foins et de menthe écrasée, ils arrivent sous le
bâtiment. Devant la porte. Il sort la clef, tourne le verrou et pousse la
porte. Alors arrive le frais, alors court l’odeur de l’humidité du champignon
et du silence. Ils se répartissent autour des rayonnages de bouteilles sombres
enveloppées de poussière et de moisissures. Les lampes traversent les goulots,
auscultent les niveaux. Un voyage dans le temps au milieu de bouteilles mises à
la mer, remplies de messages n’attendant que d’être lus lorsqu’un habile tire
bouchons les aura ouvertes. Il en prend une et ils sortent de la grotte.
Fonroque 1917…
Toujours
silencieux devant la porte l’ombre du Tilleul les couvre et spontanément les
mots reviennent, par bouffées, par vagues les rires se font entendre. Ils
escaladent le sentier, reviennent sur la terrasse et s’élancent vers la lumière
du salon qui les appelle.
5h30.
On lui a dit
à 6h…
La pluie
subitement se calme comme si quelqu’un avait décidé de fermer le robinet. Il
lève la tête, le jour commence à pointer, il le sent plus qu’il ne le voit, un
peu plus de formes, une vision plus précise des silhouettes entassées sur sa
droite. Certaines ronflent, d’autres pleurent, une autre écrit, une ombre qu’il
connait bien, il écrit tous les jours celui-là, à chaque moment de répit, à
chaque retour d’assaut comme pour mieux s’évader de cette tranchée, quitter ce
monde et rejoindre le sien celui qu’il a en lui, enfoui, un secret, un paradis,
une ile.
Le sergent
passe devant lui, il tape du pied pour réveiller et commence à donner ses
ordres… Se préparer, se lever, baïonnettes aux canons, pour transpercer qui
pour perforer quoi ? Les hommes se regroupent, se serrent les uns contre les
autres les odeurs se mélangent, le musque, la peur l’urine, le sang le dégout.
Un gamin pleure marmonnant qu’il ne veut pas, il ne veut pas, il ne peut pas…
Alors il vient le voir, le redresse, verrouille la pointe au bout de son fusil
et resserre sa mentonnière. Tu y arriveras, tu verras…
La bouteille
est d’abord posée, admirée, caressée, comme si l’on comprenait comme si l’on
savait qu’en l’ouvrant tout reviendrait.
Cent ans de
vie, cent ans de mort d’histoire et d’espace et une année où seules les femmes
étaient là pour assurer la récolte. Les hommes ? Au front, en train d’être
écrasés par la bête, dévorés quotidiennement milliers après milliers laissant
le soin aux femmes d’assurer les arrières.
La capsule
est coupée et avec prudence le bouchon est enlevé. Ce n’est plus qu’un cylindre
noir, assombri par le temps laissant apparait la profondeur de son liège encore
intact. Les verres se tendent, la liqueur du temps est versée et par des
mouvements artistiquement contrôlés ses arômes viennent saturer les capteurs
sensoriels… Alors tout revient…
5h58.
Le sergent monte sur les deux premiers barreaux de l’échelle, sifflet en bouche, il regarde sa montre tandis que de sa main gauche il libère son pistolet rattaché à sa ceinture par une fine ficelle. Les hommes le regardent, ils savent maintenant qu’il n’y aura de salut que dans un hasard qui hier a ravagé les trois quart de la compagnie d’à côté. Gagner vingt mètres, prendre la tranchée suivant réussir à ne pas mourir pour que demain on puisse faire vingt mètres de plus. Ou reculer…
Le sergent monte sur les deux premiers barreaux de l’échelle, sifflet en bouche, il regarde sa montre tandis que de sa main gauche il libère son pistolet rattaché à sa ceinture par une fine ficelle. Les hommes le regardent, ils savent maintenant qu’il n’y aura de salut que dans un hasard qui hier a ravagé les trois quart de la compagnie d’à côté. Gagner vingt mètres, prendre la tranchée suivant réussir à ne pas mourir pour que demain on puisse faire vingt mètres de plus. Ou reculer…
5h59.
Le cœur s’accélère, les intestins n’en peuvent plus, les estomacs non plus.
Le cœur s’accélère, les intestins n’en peuvent plus, les estomacs non plus.
6h
Dans un
sifflement de douleur suivi d’un hurlement de bêtes les hommes grimpent,
glissent, tombent, se relèvent et se mettent à courir alors que les fusées
éclairantes sifflent dans tous les sens, les mitrailleuses rugissent, les
hommes s’écroulent, disparaissent, des éclairs, des hurlements, la bave aux
lèvres, du sang, du sang, du sang… Ils courent vers leur mort… Le chemin des
Dames les prend et les engloutit comme 350 000 autres. Il est l’un d’eux, il
n’est plus là, il n’existe plus… Sauf peut-être pour ses vignes qu’il cultiva…
Alors tout
leur revient au nez, alors ils sentent et réalisent ce qu’ils boivent et
entendent en même temps. 1917 année de l’horreur, année des Dames, année à elle
seule capable de vous étouffer par sa brutalité et son inhumanité. Ils la
savourent pourtant, notant l’hiver rigoureux, le printemps humide et l’été
étouffant pendant que là-bas d’autres donnaient leurs vies pour nous, pour que
la folie humaine ne revienne plus jamais, et pourtant, et pourtant…
Ils
commentent sans trop oser tellement le respect les étouffe ils aiment en ayant
peur de passer trop vite en craignant de froisser tous ces poilus.
Alors il
pense à son arrière-grand-père amputé dans une tranché, alors il entend
l’histoire de son retour dans son village, gazé mais encore suffisamment
gaillard pour cultiver son jardin qui sera aussi son tombeau enterré par une
bombe allier vingt-cinq ans plus tard…
Arrivent les
fruits oxydés, court le thé et les épices encore là pour quelques heures, du
volume il y en a encore accompagnant une longueur historique indissociable à de
telles bouteilles.
Sentiments
de privilégiés, instants de grâce, voyage dans le temps, glissade temporelle me
ramenant à la réalité d’un monde vorace. Le temps passe, immuable, glacial et
tragique alors que flottent à sa surface les vestiges silencieux d’hommes et de
femmes nous ayant envoyé des messages à la mer pour que jamais, jamais nous
n’oublions qu’ils furent là et que grâce à eux nous existons.



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